L'homme de métal
Il est venu un jour, un homme d’une soixantaine d’années. Artiste ferronnier. Un corps façonné par le métal, des mains solides, épaisses, sûres. Et pourtant, quelque chose de vivant, d’inattendu, presque juvénile dans sa manière d’être — dedans comme dehors. Un homme qui fait aller. De ceux qui rient facilement, peut-être pour ne pas laisser trop de place aux larmes. Sous mes mains, son corps parlait déjà de force et de résistance. Un homme de metal... Puis je suis arrivée au ventre. Et là, l’étrangeté. Une masse. Dense. Inhabituelle.
Je me souviens m’être dit, presque naïvement :
cet homme de métal aurait-il avalé du métal ?
Au contact, il ouvre les yeux et dit calmement :
— Ne vous inquiétez pas, c’est une balle.
Je m’arrête.
— Une balle ?
— Oui… une balle.
Un silence s’installe. Puis, comme si cela allait de soi, avec une distance presque désarmante :
— Quand j’avais vingt ans, je me suis tiré une balle dans le ventre.
Je murmure :
— Un accident de chasse ?
— Non. C'était volontaire.
Le silence devient plus épais.
Il sourit, un peu gêné, comme s’il avait dit quelque chose de trop lourd, trop vrai :
— Qu’est-ce qu’on peut être con à vingt ans, hein…!
Je lui réponds simplement:
-- ou alors vraiment très malheureux...
Il ne répond pas. Il soupire profondément, comme s’il laissait enfin sortir quelque chose de longtemps retenu. Il ferme les yeux. Une larme glisse sur sa joue. Une autre sur la mienne. La séance se poursuit sans mots. Un silence habité, paisible, relié. Je ne sais pas ce qui a fait le plus de bien ce jour-là : le Tuina, l’empathie… sans doute les deux, indissociables.
Quand j’y repense, se suicider avec une arme à feu est un acte d’une violence extrême. On pense souvent à la tête. Mais le ventre ? Il fallait une douleur intérieure immense pour viser là. Un endroit si vivant, si vulnérable. L'homme de métal, éprouvé par une balle. Blindé à l’extérieur. Blessé à l’intérieur. Et pourtant, dans cette chair marquée, quelque chose restait profondément tendre. Peut-être que c’est cela, au fond, qui m’a le plus touchée. Malgré la balle, malgré la cuirasse forgée au fil des années, il y ait encore eu cet endroit capable de s’ouvrir. Un endroit où la douleur n’avait pas tout brûlé.
Comme si la vie, obstinée, avait choisi de rester là, tapie sous le métal, attendant qu’une main écoute plutôt qu’elle ne force. Ce jour-là, je n’ai pas soigné une blessure ancienne. J’ai simplement été témoin de ce qui, en lui, n’avait jamais cessé de vouloir vivre.